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Le cinéma, une affaire d’État 1945-1970

Ouvrage publié sous la direction de Dimitri Vezyroglou

cinema affaire dEtat_NLe Comité d’Histoire du ministère de la Culture et de la Communication, en partenariat avec l’Université Paris I avait réuni en 2013, au cours de journées d’études, des chercheurs en histoire du cinéma, historiens, économistes et personnalités engagées dans les politiques publiques du cinéma. L’idée était de débattre sur ce qui fonde intrinsèquement le cinéma, cette tension entre l’art cinématographique et son inscription dans le champ des industries culturelles.

La publication des actes, Le cinéma : une affaire d’État 1945-1970, en est le prolongement. Présenté au cours d’une table ronde animée par l’historien Jean Lebrun il y a un an, en présence de Frédérique Bredin, présidente du Centre national du cinéma et de l’image animée, et de Maryvonne de Saint Pulgent, présidente du Comité d’histoire, l’ouvrage replace dans son contexte les premiers pas d’une politique dite de qualité, pour le cinéma français : ses systèmes d’aide à la production et la création ; le mouvement des ciné-clubs et le développement de l’art et essai ; la question de la conservation et de la diffusion du patrimoine cinématographique. Il propose aussi certains éclairages sur la question de la censure et sur l’attitude de certains groupes vis-à-vis du cinéma – l’institution militaire, les catholiques, ou le parti communiste – illustrant sa place dans la société française à cette époque, et l’enjeu politique qu’il représente.

L’étude couvre une période de vingt-cinq ans et se compose de quatre parties : Mise en place d’une politique du cinéma – Quantité et qualité : le système d’aide à la production et l’économie du cinéma – Feux croisés : le cinéma entre culture et politique – Production et diffusion d’une culture cinématographique. Elle met particulièrement l’accent sur le moment charnière où le Centre national du Cinéma, sous tutelle du ministère de l’Industrie depuis sa création, en 1946, est transféré au ministère des Affaires culturelles, créé par le Général de Gaulle pour André Malraux, en 1959.

 Avant, le contrôle et la censure, le corporatisme et le poids des syndicats primaient, et la profession était divisée, car producteurs et exploitants avaient des intérêts divergents. A partir de 1959, le modèle du cinéma français bascule, avec toute sa complexité. Le Centre national du cinéma en devient le pilier et le bouclier, par l’instauration notamment de l’avance sur recettes, qui se substitue à l’avance sur scénario, distribuée de manière automatique et remboursée par son producteur si le film réussissait. Il cherchera à s’adapter, au fil des évolutions de la société et des mutations de la filière, notamment lors du passage aux chaines et au petit écran, puis lors du développement de la vidéo, en plus ou moins bonne harmonie avec l’administration de la Culture.

 Le projet de Malraux, de coupler les collections de la cinémathèque française aux maisons de la Culture, et le réseau des ciné-clubs aux antennes de la Cinémathèque française après exploitation, avait crispé les exploitants locaux même s’il aidait certaines salles, nées avant la seconde guerre mondiale, à programmer des films de qualité – ce fut le cas du Studio 28, du Vieux Colombier ou encore des Ursulines -.

 La crise du cinéma est endémique, et il lui faut s’adapter, c’est ce que montre l’ouvrage, pour ce qui est des années 1945 à 1970. La création de l’UGC, fondé en 1946, suite à la nationalisation des biens allemands saisis à la Libération, et sa privatisation en 1970 dans le droit fil de l’alliance entre Gaumont et Pathé au sein d’un Groupement d’intérêt économique, l’arrivée de la télévision en 1957, et le vieillissement des salles populaires, ont entrainé une chute spectaculaire de la fréquentation, passant de 450 millions d’entrées à 200 millions. L’apparition des multiplexes en 1967, la création de Canal + en 1984, ont eu les mêmes répercussions. Aujourd’hui, c’est en écho au tout numérique et à ses enjeux, qu’il doit s’adapter.

 La télévision et le cinéma se sont ensuite beaucoup fréquentés, dans des interactions complexes. La création de la taxe audiovisuelle, le pré-achat des films par la télévision, le rachat des studios de cinéma, la privatisation de la télévision, l’influence de la pénétration du cinéma américain et ses fluctuations, l’émergence des distributeurs nouvel intermédiaire entre producteurs et diffuseurs qui contribuent à la diversité de l’offre, ont marqué la structuration du paysage cinématographique.

 Le cinéma : une affaire d’État. 1945-1970, passionnant ouvrage historique réalisé sous la direction de Dimitri Vezyroglou, maître de conférences en histoire du cinéma à l’Université Paris I Panthéon Sorbonne et membre de l’équipe Histoire culturelle et sociale de l’art, rassemble les contributions de Laurent Creton, Sébastien Denis, Pauline Gallinari, Frédéric Gimello-Mesplomb, Frédéric Hervé, Pascal Legrand, Mélisande Leventopoulos, Stéphanie-Emmanuelle Louis, Gaël Péton, Aurélie Pinto, Léo Souillés- Debats, Guillume Vernet. Une analyse des données économiques du cinéma français et de la transformation des rapports entre les acteurs publics et professionnels figure à la fin de l’ouvrage, ainsi que d’intéressantes annexes, comme autant de traces du passé.

Lieu de nombreux conflits et d’antagonismes, le cinéma associe la valeur talent en même temps que la valeur argent, mais au fil de son développement, la même question finalement demeure : qu’est-ce qui crée, pour le spectateur, la valeur d’un film, le choix que l’on fait, sa singularité, la proximité, ou encore la pulsion, c’est-à-dire l’acte d’aller au cinéma.

brigitte rémer

Edition La documentation Française et Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication – www.ladocumentationfrancaise.fr   (18 euros)

Renseignements : comitehistoire@culture.gouv.fr